Vue sous-marine d'une baleine à bosse s'approchant paisiblement d'un bateau silencieux dans les eaux cristallines de La Réunion
Publié le 15 juin 2024

Pour vivre une rencontre authentique avec les baleines à La Réunion, la clé n’est pas la poursuite, mais l’invitation silencieuse.

  • Comprendre le langage corporel des cétacés transforme l’observation en un véritable dialogue non-verbal.
  • Respecter leur espace de quiétude et maîtriser sa propre signature acoustique sont les prérequis pour gagner leur confiance.

Recommandation : Couper le moteur à distance n’est pas une simple règle, c’est un signal de paix qui incite la baleine, curieuse et rassurée, à initier elle-même le contact.

Chaque hiver austral, le spectacle des baleines à bosse longeant les côtes de La Réunion est un moment d’une magie intense. L’ambition de tout observateur, qu’il soit sur un bateau professionnel ou une embarcation privée, est de vivre cet instant d’émerveillement le plus près possible. Dans cette quête, beaucoup pensent que le succès repose sur la capacité à repérer un souffle au loin et à s’en approcher rapidement, en respectant vaguement une distance de sécurité. On se concentre sur les règles, les interdictions, les distances légales, considérant l’observation comme une sorte de jeu de piste maritime.

Mais si la véritable clé d’une rencontre inoubliable était à l’opposé de cette logique de poursuite ? Si, au lieu de chercher à voir, nous cherchions à être vus comme non menaçants ? L’approche éthique de la faune sauvage nous enseigne que le secret ne réside pas dans nos actions, mais dans notre inaction calculée. Il s’agit de passer du statut de « chasseur d’images » à celui « d’hôte respectueux ». Couper le moteur de son bateau n’est pas seulement une consigne pour éviter de blesser l’animal ; c’est le geste fondamental d’une invitation silencieuse. C’est transformer son navire en une île de tranquillité temporaire, un point de curiosité neutre que la baleine, et particulièrement son baleineau, peut choisir d’approcher en toute confiance.

Cet article vous propose de plonger au cœur de cette philosophie. Nous allons décoder le langage des géants des mers, comprendre la signification profonde des réglementations mises en place à La Réunion, et vous donner les outils concrets pour transformer votre prochaine sortie en mer en une potentielle rencontre initiée par la baleine elle-même. Car la plus belle des observations est celle que l’animal vous accorde.

Frapper de la nageoire ou souffler : que signifient les gestes de la baleine ?

Avant même de penser à l’approche, un observateur patient apprend à écouter avec les yeux. Les baleines à bosse communiquent par un répertoire de comportements spectaculaires qui ne sont pas de simples démonstrations de force, mais un véritable dialogue non-verbal. Comprendre ces signaux est la première étape pour respecter l’animal et anticiper ses intentions. Loin d’être un spectacle aléatoire, chaque geste a une fonction, qu’il s’agisse de communication, de défense ou même de jeu.

Ce langage corporel est riche et contextuel. Il est donc essentiel de savoir interpréter les signaux les plus courants pour adapter son comportement :

  • La frappe de la caudale : Lorsque la baleine claque violemment la surface avec sa queue, il s’agit souvent d’un signal fort. Cela peut être un signe d’agacement, une démonstration de force lors de compétitions entre mâles, ou un moyen de communiquer sa position à d’autres individus éloignés. C’est un message clair : « Je suis là et je suis puissant ».
  • La frappe de la pectorale : Plus douce, cette « gifle » de l’eau avec les longues nageoires pectorales peut avoir plusieurs sens. Elle est parfois utilisée pour la communication, mais aussi dans l’éducation des plus jeunes.
  • Le « périscope » (ou spyhopping) : Voir une tête de baleine émerger verticalement de l’eau est un moment fascinant. Ce comportement d’observation lui permet d’inspecter ce qui se passe en surface. Elle est curieuse de vous. C’est un signal neutre, mais qui indique une prise de conscience de votre présence.
  • Le rapprochement volontaire : Si votre bateau est immobile et silencieux, il arrive que la baleine s’approche d’elle-même. C’est le graal de l’observateur, un signe de confiance et de curiosité de la part de l’animal.

Malheureusement, la compréhension de ces subtilités n’est pas toujours au rendez-vous. Si les données de l’équipe Quiétude du CEDTM montrent un bon respect général de la charte, avec 87% de respect pour l’approche par navire, le chiffre chute drastiquement lors des mises à l’eau. Cela démontre un décalage entre la connaissance de la règle et la compréhension du comportement animal.

100 mètres : pourquoi cette distance légale est-elle cruciale pour la mère et son baleineau ?

La réglementation réunionnaise impose une distance d’approche de 100 mètres pour les cétacés. Cette règle n’est pas un chiffre arbitraire, mais la matérialisation d’un concept biologique vital : l’espace de quiétude. Pour les baleines à bosse, les eaux chaudes et peu profondes de La Réunion ne sont pas une simple destination de vacances. C’est une nurserie. C’est ici qu’elles viennent se reproduire, mettre bas et allaiter leurs petits avant d’entamer leur long et périlleux voyage de retour vers l’Antarctique. Un baleineau nouveau-né est vulnérable, et sa mère est dans une phase de stress énergétique intense, car elle ne se nourrit pas pendant tout son séjour.

Vue aérienne de la zone d'exclusion de 300 mètres dans la baie de Saint-Paul avec une baleine et son baleineau

Le moindre dérangement peut avoir des conséquences graves : séparation de la mère et du petit, interruption de l’allaitement, stress excessif conduisant à l’épuisement. La zone d’exclusion de 300 mètres, comme celle sanctuarisée dans la baie de Saint-Paul, vise à créer une bulle de tranquillité indispensable. C’est dans ce sanctuaire que l’on observe les comportements les plus apaisés. Le respect de cette distance n’est donc pas une contrainte, mais une contribution active à la survie de l’espèce. C’est permettre à la prochaine génération de baleines de prendre suffisamment de forces pour leur migration.

Face à la pression touristique croissante, les autorités locales renforcent d’ailleurs cette protection. Un nouvel arrêté préfectoral est en préparation pour durcir les conditions. Il prévoit une réduction de 5 à 3 navires autorisés simultanément dans un rayon de 300 mètres autour d’un groupe, ainsi qu’une limitation du nombre de personnes lors des mises à l’eau. Cette évolution montre à quel point cet espace de quiétude est fragile et précieux.

L’erreur de crier de joie sur le bateau qui fait fuir les animaux sensibles aux ondes

L’un des réflexes les plus humains face à la majesté d’une baleine est l’exclamation. Un cri de joie, d’étonnement, de surprise. Pourtant, ce qui est pour nous une expression de bonheur est pour le cétacé une agression acoustique. Pour comprendre cela, il faut changer de monde et réaliser que les mammifères marins vivent dans un univers sonore. Le son dans l’eau se propage près de cinq fois plus vite que dans l’air et sur de bien plus longues distances. Leur ouïe, leur principal sens, est d’une finesse extraordinaire, un outil essentiel pour communiquer, naviguer et chasser.

Votre bateau, même à l’arrêt, possède une signature acoustique. Le bruit du moteur, les vibrations de la coque, les objets qui tombent sur le pont et, surtout, les voix humaines, sont des intrusions dans leur paysage sonore. Des cris aigus et soudains peuvent être perçus comme le signal d’un danger, provoquant une réaction de fuite immédiate. C’est pourquoi le silence n’est pas une option, mais une obligation pour qui souhaite une approche respectueuse. Cela passe par un protocole strict, bien connu des professionnels, qui multiplie les chances d’une observation prolongée.

Le principe de base est de devenir acoustiquement invisible, ou du moins, le moins dérangeant possible. Cela implique des gestes simples mais cruciaux :

  • Arrêt total du moteur : C’est la règle d’or. À moins de 100 mètres, le moteur doit être coupé. C’est le signal le plus clair de votre intention pacifique.
  • Parler à voix basse : Chuchoter ou parler doucement évite les pics sonores qui stressent les animaux.
  • Limiter les mouvements brusques : Évitez de courir sur le pont ou de laisser tomber du matériel lourd. Chaque choc se transmet dans l’eau.

En respectant scrupuleusement le silence, on ne fait pas que se conformer à une règle. On envoie un message : « Nous ne sommes pas une menace ». C’est cette absence de signature acoustique agressive qui peut rendre une baleine suffisamment curieuse pour s’approcher.

Quel réglage de vitesse d’obturation pour figer un « breach » de 40 tonnes ?

L’éthique de l’observation n’exclut pas le désir d’immortaliser l’instant. Photographier une baleine est un défi technique passionnant, surtout lorsqu’il s’agit de capturer l’action la plus spectaculaire de toutes : le « breach », ce saut impressionnant où l’animal projette son corps de 40 tonnes hors de l’eau. Réussir ce cliché demande de l’anticipation, du matériel adapté, mais surtout la maîtrise de quelques réglages clés, car tout se joue en une fraction de seconde.

Photographe animalier sur un bateau utilisant un téléobjectif pour capturer un saut de baleine à La Réunion

Le paramètre le plus critique est sans conteste la vitesse d’obturation. Pour figer un mouvement aussi rapide et puissant, une vitesse élevée est non négociable. On recommande un minimum de 1/1250s, et il est souvent plus prudent de monter à 1/1600s ou même 1/2000s si la lumière le permet. Une vitesse trop lente se traduira inévitablement par un flou de mouvement, ruinant l’impact de l’image. Pour compenser cette vitesse élevée, il faudra ouvrir le diaphragme au maximum et, sous le soleil tropical de La Réunion, ajuster les ISO entre 400 et 800 pour maintenir une exposition correcte.

D’autres éléments sont également à prendre en compte pour mettre toutes les chances de votre côté. L’utilisation d’un filtre polarisant est quasi indispensable. Il permet de réduire considérablement les reflets sur la surface de l’eau, révélant la couleur profonde de l’océan et faisant ressortir le corps de la baleine. Enfin, le mode de mise au point doit être réglé sur un autofocus continu (AF-C ou AI Servo) avec suivi du sujet, afin que l’appareil puisse « accrocher » la baleine dès son apparition et la suivre durant son saut.

Comment vos photos de nageoires caudales peuvent-elles aider les chercheurs à identifier les individus ?

Au-delà du souvenir personnel, vos photographies peuvent avoir une valeur inestimable pour la science. Chaque nageoire caudale de baleine à bosse possède un motif de coloration (noir et blanc) et des cicatrices qui lui sont propres. C’est une véritable empreinte digitale. En photographiant la face inférieure de cette nageoire lorsqu’elle sonde, vous capturez sa carte d’identité. C’est sur ce principe que repose la photo-identification, une méthode non invasive qui permet aux scientifiques de suivre les individus, d’étudier leurs déplacements, leur cycle de vie et d’estimer la taille des populations.

À La Réunion, l’ONG Globice est le fer de lance de cette démarche grâce à son programme de science citoyenne nommé KODal. Ce programme invite chaque observateur en mer, amateur ou professionnel, à soumettre ses clichés de caudales. L’impact est considérable : le programme a permis d’identifier une part significative des individus recensés chaque année. Ces données citoyennes, croisées avec celles des équipes scientifiques, alimentent un catalogue régional qui ne cesse de grandir. Grâce à ce travail collaboratif, ce sont plus de 3 500 individus qui ont été identifiés dans l’océan Indien depuis 2001, un trésor d’informations pour la conservation de l’espèce.

Participer est simple, mais demande de la rigueur. Vos photos deviennent une donnée scientifique, transformant votre sortie en mer en une contribution concrète à la protection des cétacés.

Votre plan d’action pour contribuer au programme KODal

  1. Cibler la bonne partie : Concentrez-vous sur la photographie de la face intérieure de la nageoire caudale, qui est unique à chaque baleine et essentielle pour l’identification.
  2. Capturer le moment clé : Le meilleur instant est lorsque la baleine sonde (plonge en profondeur), exposant pleinement sa caudale hors de l’eau.
  3. Collecter les métadonnées : Notez précisément la date, l’heure et si possible la localisation GPS de votre observation. Ces informations sont cruciales pour les chercheurs.
  4. Soumettre vos clichés : Envoyez vos photos via la plateforme en ligne de Globice. Un outil d’intelligence artificielle, Happy Whale, aidera à comparer automatiquement votre image au catalogue existant.
  5. Respecter l’éthique : N’oubliez jamais que l’objectif scientifique ne doit pas primer sur le bien-être de l’animal. Prenez vos photos en respectant scrupuleusement les distances d’approche.

Quel objectif photo choisir pour capturer le Paille-en-queue en vol sans l’effrayer ?

La philosophie de l’observation respectueuse ne se limite pas aux géants des mers. Elle s’applique à toute la faune emblématique de La Réunion, y compris l’élégant Paille-en-queue. Photographier cet oiseau marin, avec ses longs brins blancs flottant au vent, est un autre plaisir du voyageur. Cependant, le défi est de le capturer en plein vol, souvent le long des falaises, sans le déranger. Le choix de l’objectif est ici déterminant, car il conditionne la distance à laquelle vous devrez vous tenir.

Un bon téléobjectif est indispensable pour obtenir un cliché détaillé tout en restant à une distance respectueuse. S’approcher trop près d’un nid ou d’une zone de repos peut stresser les oiseaux et compromettre leur couvaison. Il s’agit de trouver le meilleur compromis entre la portée, le poids et la qualité d’image, en fonction des lieux que vous prévoyez de visiter.

Le tableau suivant compare les options les plus courantes pour vous aider à faire le bon choix matériel avant votre excursion.

Comparaison des objectifs pour photographier le Paille-en-queue à La Réunion
Objectif Avantages Inconvénients Spots recommandés
70-200mm f/2.8 Équilibre parfait poids/portée, excellent piqué Portée limitée pour oiseaux très distants Cap La Houssaye, falaises accessibles
100-400mm f/4.5-5.6 Polyvalence maximale, stabilisation efficace Ouverture variable, plus lourd Trou de Fer, zones ouvertes
150-600mm f/5-6.3 Portée exceptionnelle, idéal oiseaux craintifs Très lourd, nécessite trépied Parc National, zones protégées
Grand-angle 24-70mm Capture l’environnement complet Oiseau minuscule dans le cadre Pour contexte paysager uniquement

L’erreur de cueillir des fleurs sauvages qui peut vous coûter 135 € d’amende

L’éthique de l’observateur s’étend jusqu’au sol que nous foulons. La richesse de La Réunion ne réside pas seulement dans sa faune marine ou aviaire, mais aussi dans sa flore, d’une diversité et d’un endémisme exceptionnels. Beaucoup de ces espèces végétales sont uniques au monde et extrêmement fragiles. L’acte anodin de cueillir une jolie fleur pour en faire un bouquet peut avoir des conséquences dévastatrices sur un écosystème local. C’est une erreur qui peut non seulement coûter cher à la nature, mais aussi à votre portefeuille, avec une amende pouvant atteindre 135 €.

Le Parc National de La Réunion, qui couvre près de 42% de l’île, abrite un trésor de biodiversité. Les réglementations y sont strictes pour une raison simple, comme le rappellent ses gestionnaires :

La cueillette d’une fleur endémique du Parc National de La Réunion peut compromettre la survie d’une micro-population entière.

– Parc National de La Réunion, Réglementation du Parc National

Cette mise en garde souligne qu’une seule fleur en moins peut signifier des centaines de graines en moins, et potentiellement la disparition d’une espèce sur un site donné. La meilleure façon de préserver cette beauté est de la laisser là où elle est et de l’immortaliser avec votre appareil photo. Parmi les trésors à protéger absolument, on trouve des espèces emblématiques :

  • Le Bois de Papaye (Polyscias rivalsii) : Un arbre endémique rare que l’on trouve dans les forêts humides de moyenne altitude.
  • Les Orchidées du genre Angraecum : Avec plus de 20 espèces endémiques de l’île, certaines sont en danger critique d’extinction et ne survivent que dans des habitats très spécifiques.
  • Le Tamarin des Hauts (Acacia heterophylla) : Cette essence emblématique structure les forêts d’altitude et constitue un habitat vital pour de nombreuses autres espèces.

À retenir

  • L’observation éthique des baleines repose sur l’invitation et non la poursuite ; le silence et l’immobilité sont vos meilleurs atouts.
  • Le respect des distances n’est pas une contrainte mais un acte de protection d’une nurserie vitale pour la survie de l’espèce.
  • Chaque observateur peut devenir un acteur de la science en partageant ses photos de nageoires caudales avec des programmes comme KODal.

Quand réserver votre sortie bateau pour voir les dauphins depuis le port de Saint-Gilles ?

Si la saison des baleines à bosse est un événement saisonnier spectaculaire, la magie de l’océan Indien à La Réunion ne s’arrête pas là. Les dauphins, joueurs et agiles, sont présents toute l’année le long des côtes, offrant des possibilités de rencontres fréquentes, notamment au départ du port de Saint-Gilles-les-Bains. La question n’est donc pas tant de savoir « quand » partir, mais plutôt « quelles espèces » espérer voir et dans quelles conditions.

Groupe de dauphins à long bec nageant près d'un bateau d'observation au large de Saint-Gilles-les-Bains

Deux espèces de dauphins sont principalement résidentes à La Réunion : le dauphin à long bec (Spinner dolphin), célèbre pour ses sauts acrobatiques et ses vrilles, et le plus côtier dauphin de l’Indo-Pacifique (Indopacetus). Selon les données de l’Office de Tourisme de l’Ouest, la période de juillet à octobre est idéale pour espérer voir à la fois baleines et dauphins lors d’une même sortie. Cependant, en dehors de cette période, les sorties dédiées aux dauphins offrent souvent des interactions plus longues et plus calmes, loin de l’effervescence de la haute saison.

Les principes d’approche restent exactement les mêmes que pour les baleines : une approche lente, en parallèle de leur trajectoire, sans jamais leur couper la route, et une observation qui privilégie leur bien-être. Les dauphins sont souvent curieux et viendront d’eux-mêmes jouer dans les vagues d’étrave du bateau. C’est à ce moment, lorsque le contact est initié par eux, que l’observation devient une véritable interaction. La philosophie de l’invitation silencieuse est universelle, et elle est la promesse des souvenirs les plus forts, que ce soit face à une baleine de 40 tonnes ou un dauphin acrobate.

Adopter cette posture d’observateur patient et respectueux lors de votre prochaine sortie en mer est la meilleure garantie de vivre une expérience qui ne sera pas seulement belle, mais aussi juste et pleine de sens.

Rédigé par Laurent Rivière, Photographe naturaliste et bénévole actif pour la protection de la biodiversité. Spécialisé dans la faune endémique et marine, il milite pour un écotourisme responsable et une observation éthique des animaux.